L’alimention bio et la réduction des risques de cancers

Un emballement médiatique beaucoup trop précoce, qui pourrait conduire à un effet rebond tout à fait regrettable !

« L’alimentation bio réduit significativement les risques de cancer », tel est le titre de l’article publié par le Monde, le 22/10/18. Rien qu’en écrivant cette phrase, intuitivement elle paraît vraie, être exposé(e) à moins de résidus de pesticides ne peut être que favorable pour la santé. Mais en science et notamment en épidémiologie, on s’attache à des faits, des données. Plus les données sont solides, meilleure sera leur exploitation et la robustesse de leur lien, car ce qu’on recherche avant tout est ce fameux lien de corrélation.

Or dans cette étude, on n’y est pas encore au lien de cause à effet, car de trop nombreux biais et des facteurs de confusion n’ont pas été écartés.

Il ne s’agit pas de défendre l’agriculture conventionnelle, ni l’industrie des phytosanitaires, seulement de se poser les bonnes questions pour éviter les comportements contre-productifs (l’effet rebond).

Premier constat, avant la parution de cette étude, les données probantes disponibles en toxicologie (études sur l’animal) et en épidémiologie (suivi des populations), nous indiquaient déjà :

  • Que les pesticides ont des effets sanitaires délétères mais l’exposition à des résidus de pesticides questionne toujours. Les limites maximales de résidus (LMR) sont les valeurs en deçà desquelles les consommateurs sont/seraient protégés. Ce sont des valeurs réglementaires.
  • Que l’alimentation a un rôle dans l’apparition de maladies chroniques (diabète, maladies cardiovasculaires, etc…)
  • Que l’activité physique régulière a un rôle favorable de prévention des maladies chroniques, ainsi qu’en phase de rémission pour les cancers
  • Que travailler de nuit augmente le risque de cancer du sein chez les femmes
  • Que la consommation d’alcool est délétère pour le foie, or c’est notre usine de détox.

 

Pour être en bonne santé, il faut jouer sur tous les tableaux, ce n’est pas seulement l’un ou l’autre, l’alimentation ou l’activité physique. Surtout que chaque individu ne commence pas dans la vie avec le même fardeau génétique. En fonction des histoires familiales, certains sont plus concernés par un certain type de maladies que d’autres.

Deuxième constat, est-ce vraiment le bio qui réduit le risque de cancers ou plus généralement la consommation quotidienne de fruits et légumes, peu importe leur mode de production. Cette différence est notable, car elle n’exclut pas une partie de la population qui n’a pas les moyens de consommer un aliment sur deux bio ou 100% bio. D’autant plus, que tous les aliments conventionnels ne contiennent pas forcément des résidus de pesticides (relire l’article : « Pesticides, alimentation bio ou conventionnelle, on vous dit tout« ).

L’effet rebond, que je mentionnais tout à l’heure, est que la part de la population qui n’a pas accès au Bio, baisse les bras et se détourne de leurs efforts d’inclure quotidiennement des fruits et légumes conventionnels et se reporte sur des produits transformés demandant moins de préparation car « au point où on en est ».

Ainsi la médiatisation réductrice de cette étude peut être contre-productive face aux messages actuels de prévention. Surtout quand les médias balancent un simple « consommer du bio réduit le risque de cancer » alors même que les auteurs de l’étude sont beaucoup plus précautionneux et mettent en avant tous les biais possibles.

Les biais :

  • Le recrutement des 70 000 sujets. Ce sont des volontaires qui se sont inscrits sur le site Nutrinet pour participer à l’étude. Ces volontaires n’ont pas été tirés au hasard et ne représentent pas un échantillon représentatif de la population française.
  • Les données de consommations sont basées sur du déclaratif ET la fréquence est qualitative : « consomment-ils des produits Bio : 1) la plupart du temps, 2) occasionnellement ou 3) jamais. Les données basées sur du déclaratif peuvent manquer de robustesse (oubli, mauvaise interprétation, exagération, etc.) et que signifie occasionnellement d’une personne à l’autre.
  • Aucun résidu de pesticides n’a été recherché dans le sang, les urines ou les selles, pour avoir des données concrètes, précises et une réelle connaissance de l’exposition des participants à l’étude.
  • Les individus ont été suivis pendant 7 années, or un cancer se développe après des dizaines d’années d’exposition. L’exposome, qui se traduit par les expositions multiples tout au long d’une vie, n’a pas été investigué.
  • D’autres données manquantes : depuis combien d’années mangent-ils bio ? à quelle fréquence consomment-ils des produits transformés (fréquence quantitative : 1 fois par jour, 1 fois par semaine, etc.)? quelle est leur consommation de viande rouge, de charcuterie, etc..

 

Les facteurs de confusion

Ce sont des facteurs qui perturbent le lien de cause à effet, en créant une fausse association. Un cas d’école est le café, dans la relation suivante il est le facteur de confusion : « les buveurs de café ont un risque significativement élevé de développer un cancer du poumon ». En réalité, c’est bien le tabac qui est la cause, mais comme de nombreux fumeurs boivent également du café.

Ainsi dans notre étude, les facteurs de confusion sont nombreux entourant l’alimentation Bio, car le profil des consommateurs, à l’instar des végétariens, montre des modes de vie plus protecteurs contre le développement de cancer et maladie chronique, car ce sont des personnes souvent averties :

  • qui ont les moyens de choisir leur alimentation
  • qui mangent plus équilibré et varié
  • qui cuisinent davantage et mangent moins d’aliments transformés
  • qui fument moins
  • qui pratiquent une activité physique régulière, y compris des activités de bien-être
  • qui ont des professions moins contraignantes pour le métabolisme (moins de travail de nuit ou d’horaires décalés, etc.)
  • etc.

 

A contrario, de nombreuses études épidémiologiques ont mis en évidence que les populations précaires étaient plus sujettes aux maladies chroniques, car :

  • budget très limité
  • manque d’information/ difficulté d’accès à l’information ou peu d’intérêt pour la nutrition
  • consommation plus importante d’alcool et de tabac
  • sédentarité
  • etc.

 

Pour conclure, cette étude n’est pas décisive à ce stade, comme l’ont d’ailleurs indiqué les auteurs. Elle apporte des premiers éléments de réponse, mais il reste nécessaire de cibler davantage les critères d’inclusion, afin de savoir si une consommation similaire, sans être certifiée Bio, n’apporterait pas les mêmes bénéfices. Le deuxième point serait de caractériser la force des autres facteurs pouvant influencer les résultats : activité physique vs sédentarité, absence d’alcool, etc.

 

Source : Baudry J et al. Association of Frequency of Organic Food Consumption with Cancer Risk, Findings from the Nutrinet-Santé Prospective Cohort Study, JAMA Internal Medicine, october 2018

De Elodie | 25 octobre 2018 | Santé Environnement